[Livre] Critique – Chanson douce de Leïla Slimani : la nounou meutrière

Quand le roman raconte une véritable tragédie sociale, c’est une claque. Sans spoilers.

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Titre : Chanson douce
Auteur : Leïla Slimani
Éditeur : Gallimard
Prix : 18 €
Nombre de pages : 240 pages
Date de parution : 18/08/2016
ISBN : 978-2-070196678
Fiche éditeur : ici
Fiche Babelio : ici

Petit résumé :

Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d’un cabinet d’avocats, le couple se met à la recherche d’une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l’affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu’au drame.
À travers la description précise du jeune couple et celle du personnage fascinant et mystérieux de la nounou, c’est notre époque qui se révèle, avec sa conception de l’amour et de l’éducation, des rapports de domination et d’argent, des préjugés de classe ou de culture. Le style sec et tranchant de Leïla Slimani, où percent des éclats de poésie ténébreuse, instaure dès les premières pages un suspense envoûtant.

[Source : Gallimard]

Tout d’abord, je tenais à remercier les éditions Gallimard et Price Minister pour cette nouvelle édition des Matchs de la Rentrée Littéraire. L’année dernière, j’avais opté pour un roman policier, Les assassins de R.J. Ellory. Cette année, je dois dire que la rentrée littéraire du côté de la littérature générale me proposait des titres très intéressants, et j’ai énormément hésité (notamment entre Continuer de Laurent Mauvignier, Petit Pays de Gaël Faye et Le Garçon de Marcus Malte). Mais finalement, j’ai décidé d’adopter un compromis entre le roman policier et la littérature générale, avec Chanson douce de Leïla Slimani !
En effet, ce roman nous plonge directement dans une affaire des plus tragiques et des plus sordides : le meurtre de deux enfants par une nounou. Mais ce n’est pas ce crime qui est véritablement au cœur de ce roman, car ce point culminant servira avant tout à illustrer ce qui est une véritable tragédie sociale.

Lorsque deux parents, Myriam et Paul, décident d’engager une nounou, leur choix ne se fait pas à la légère. La première veut reprendre son travail en tant qu’avocate, étouffée par sa condition de femme au foyer. Le second rêve de réussite dans la musique, et n’a pas vraiment de temps à consacrer à ses enfants. Ils veulent tous les deux le meilleur, LA meilleure, pour leurs enfants, et lorsque Louise arrive, ils pensent avoir trouvé la perle. Veuve, mère d’une fille de vingt ans indépendante et véritable fée du logis, elle se révèle rapidement indispensable pour eux. À moins que cela ne soit le contraire ?

Allons donc droit à l’essentiel : Chanson douce est une véritable claque. Cela commence dès le début, dès la première phrase. Et par la suite, Leïla Slimani disséminera tout au long du récit ces petits instants où tout s’enraye, où tout s’empile, jusqu’à ce que tout explose. Car ce roman n’est pas tout fait un roman policier : certes, un crime va être commis, et nous remontons doucement le fil des événements jusqu’à cet instant.
Mais il s’agit plus de voir les rouages d’une véritable lutte des classes, d’un malaise de l’être humain, qui va aboutir à la folie. Chanson douce explore en effet avec intelligence les rapports de force et de dépendance qui peuvent s’instaurer entre des employeurs et des employés, des rapports qui sont assez particuliers lorsque les premiers sont des parents et la deuxième une nounou. Cette dernière est par définition une étrangère à la famille, mais aussi souvent d’origine étrangère, à qui les parents vont confier leurs enfants. À la fois proche de la famille, mais toujours sans en faire partie : c’est la situation particulière de ces « ombres », qui met mal à l’aise et qui fascine. Et que dire de la description que Leïla Slimani fait des parents d’aujourd’hui, qui décident de mener la double-vie familiale et professionnelle ? Elle est tout aussi juste, sans condamnation et sans éloge.

Leïla Slimani se montre à la fois subtile et puissante dans son art : l’écriture est nerveuse, la tension se distille tout au long de ce récit intimiste et glaçant. On connaît l’issue du roman dès le début, mais le suspense est quand même savamment contrôlé. On peut aussi souligner le soin apporté à la psychologie des personnages, des parents à la nounou, ainsi qu’aux autres personnages dont la voix est convoquée pour tenter de comprendre la tragédie qui va se produire. L’auteure ne cherche pas forcément à donner des circonstances atténuantes aux personnages, mais à dénouer un peu le drame. Ce que j’ai aussi trouvé intéressant, c’est les zones de flou et non-dits qui demeurent quand même tout au long du récit, jusqu’à la fin. Tout n’est pas forcément expliqué ou justifié, et tant mieux.
Car finalement, que sait-on vraiment d’une personne ?

Bilan : une vraie claque littéraire.
Chanson douce de Leïla Slimani est le roman d’une véritable tragédie sociale, à la fois captivante et dérangeante. Le cœur du récit pourrait être un fait divers qu’on lit dans la presse. Et pourtant… Il est peut-être un reflet de ce qui se passe tous les jours. À lire sans hésitation ! Et peut-être peut-on souhaiter un prix Goncourt à l’auteure ?

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